A la mémoire de Marie-Jo Cavalon
Une chose est sûre : Mademoiselle Cavalon aurait absolument détesté que je fisse son éloge ; je pense même qu’elle me l’eût interdit, sans aucune possibilité d’amendement. « Monsieur le Directeur », puis « Monsieur Eude », puis (un assez surprenant) « Monsieur Jean-Dominique », et, pour finir, « Cher Jean-Dominique » : les appellations dont m’affublait « Marie-Jo » ont varié au fil des époques et des années, traduisant aussi notre complicité grandissante et notre goût commun pour les archives et l’histoire de Join-Lambert.
Il me revient notre première rencontre. C’était au sujet de la crypte de Notre-Dame de Lourdes de Sotteville-lès-Rouen, rénovée et inaugurée le 3 octobre 2008 sous la présidence de Mgr Descubes, archevêque de Rouen, en présence des autorités civiles et militaires et d’une nombreuse assistance. Elle était très fière d’avoir identifié, sur les vitraux de cette même crypte, de nombreux portraits (sur un total de 218) – imprimés après-guerre sur verre par un procédé photographique très novateur – de soldats et d’officiers morts pendant la première Guerre mondiale, anciens élèves ou prêtres de l’Institution… La restauration de ces vitraux l’avait passionnée et elle était reconnaissante que l’Institution, via Jean-Marie Lecoeur (SA), Pierre Alzon (OGEC) et Bertrand Camillerapp (Anciens), ait financièrement contribué à cette action mémorielle.
Combien de fois lui ai-je confié les clés de la « Bibliothèque Delaplanche » et combien de fois me suis-je inquiété de ne pas la voir redescendre dans les délais impartis… Et puis, l’air de rien, mais le regard malicieux de celle qui a fait une extraordinaire trouvaille, elle apparaissait avec une phrase quasi-rituelle sensée servir d’excuse : « Vous ne devinerez jamais ce que j’ai trouvé… » ou bien, l’immanquable : « Je suis en train de travailler sur un nouveau dossier… Vous n’auriez pas, à ce sujet, un petit renseignement dans vos archives ou un petit livre à me prêter ? »
Entrée à l’Institution en mai 1961 comme secrétaire, partie à la retraite en novembre 1996, elle disait elle-même : « Pendant 35 années, j’ai donc fait de mon mieux, travaillant dans la discrétion, l’amour du travail, la disponibilité ». Malgré son souhait de partir en catimini, elle fut contrainte d’accepter la cérémonie organisée en son honneur, le 24 janvier 1997, après – on s’en doute – d’âpres négociations. L’Annuaire de Join-Lambert pour l’année 97-98 consacre plusieurs pages aux discours de MM. Cabot et Kerdraon, de l’abbé Morin et de Guy Fizel.
Le premier, en digne lettré, cita Térence : « Homo sum ; humani nihil a me alienum puto », qui se traduit par : « Je suis homme ; rien de ce qui est humain ne m’est étranger », rendant hommage à sa « collaboration délicate et discrète, mais toujours efficace ».
Le second, en historien patenté, releva : « Pendant plus de 35 ans, vous avez aidé six directeurs à organiser la mise en place des contrats et à gérer, à appliquer l’arsenal législatif voté par les majorités successives. […] Chaque directeur avait ses habitudes, ses manies ; certains étaient directifs, d’autres trop souvent absents à votre goût ; vous nous avez acceptés avec nos qualités et nos défauts, toujours avec le sourire ».
Le troisième, plus disert encore, rappelait avec son humour légendaire : « Marie-Jo, vous arriviez [en 1961] dans un milieu d’hommes, régentés par un supérieur de sérieuse tradition ; et il avait jugé que vous étiez convenable, malgré votre jeunesse » ou encore : « Je [vous] dois beaucoup de reconnaissance pour l’ordre qu’elle acceptait d’opposer à mon désordre négligent : ‘Monsieur le Supérieur, vous avez inscrit en Troisième plus d’élèves qu’on n’en peut asseoir… l’internat déborde, il manque une dizaine de lits’. »
Enfin, Guy Fizel, éminent professeur de philosophie, avait été mandaté par Mlle Cavalon pour prononcer quelques mots de remerciements : « Marie-Jo m’a prévenu que Mademoiselle Cavalon serait très émue, ce vendredi, trop émue peut-être pour remercier les divers intervenants. […] Vous vouliez partir comme vous étiez arrivée. Mais une discrétion agissante ne peut laisser indifférent. Discrétion attentive, discrétion délicate, discrétion disponible. »
C’est avec cette même discrétion que Marie-Jo nous a quittés, lundi 17 mars dernier, à l’heure de la sonnerie du premier cours ; c’est avec émotion que nous voulons ici honorer sa mémoire. Si, physiquement, elle pouvait donner l’impression d’une fragilité, c’était en fait de la délicatesse. À l’occasion des vœux pour 2025, elle m’écrivait sa fidélité à l’Institution : « C’est toujours une joie pour moi de recevoir cette belle image de JPII à Noël. Un grand merci. » C’est à nous de vous remercier, Chère Mademoiselle Cavalon, Chère Marie-Jo : merci pour tout ce que vous avez apporté à Join-Lambert, merci pour votre chaleureux soutien au 15e directeur et à l’Institution Jean-Paul II, merci pour celle que vous avez été et celle que vous resterez dans nos cœurs reconnaissants et émus.
Jean-Dominique EUDE, Directeur
La cérémonie religieuse aura lieu ce jour, mercredi 26 mars, à 10h, en l’église Notre-Dame-de-Lourdes de Sotteville-lès-Rouen.